Personne ne veut en arriver là. Mais quand un locataire ne paye plus son loyer ou refuse de quitter les lieux à l'échéance du bail, la procédure d'expulsion est parfois la seule issue. Elle est longue, coûteuse, et strictement encadrée par la loi. Ce guide explique chaque étape dans l'ordre, les délais réels, les pièges à éviter, et les alternatives qui peuvent vous éviter deux ans de procédure.
Dans quels cas peut-on expulser un locataire ?
La loi française protège fortement le locataire. L'expulsion n'est possible que dans des cas précis, et uniquement après décision de justice. Les motifs légaux sont :
Loyers impayés : c'est le motif le plus fréquent. La clause résolutoire inscrite dans le bail permet de déclencher la procédure dès le premier impayé, mais en pratique les délais laissent du temps au locataire pour régulariser.
Fin de bail non respectée : le locataire maintenu dans les lieux après la fin du bail sans renouvellement, malgré un congé régulier donné par le bailleur (vente, reprise pour habiter, motif légitime).
Troubles de voisinage graves : si le locataire cause des nuisances répétées et graves documentées, la résiliation judiciaire du bail est possible — mais c'est une procédure distincte, plus longue à démontrer.
Occupation sans droit ni titre : pour les squatteurs (qui n'ont jamais eu de bail), une procédure plus rapide existe depuis la loi du 27 juillet 2023 — mais elle ne s'applique pas aux locataires qui avaient un bail et sont restés.
La procédure complète étape par étape
Étape 0 — La mise en demeure (avant tout)
Avant d'engager une procédure formelle, envoyez une lettre recommandée avec accusé de réception demandant la régularisation de la situation. C'est une étape recommandée mais non obligatoire légalement — cependant, elle trace la chronologie et peut suffire à débloquer la situation (certains locataires réagissent à ce stade).
Délai conseillé : 8 à 15 jours pour régulariser. Si aucune réponse, passez à l'étape suivante.
Notre modèle de mise en demeure pour loyer impayé est directement utilisable.
Étape 1 — Le commandement de payer (ou de quitter les lieux)
C'est l'acte officiel qui déclenche la procédure légale. Il doit obligatoirement être délivré par un huissier de justice (désormais appelé commissaire de justice).
Pour impayés : commandement de payer visant la clause résolutoire. Il donne au locataire 2 mois pour régler les sommes dues (loyer + charges + intérêts). Passé ce délai sans paiement, la clause résolutoire s'acquiert de plein droit.
Pour fin de bail : commandement de quitter les lieux, délivré après l'expiration du congé. Le locataire a 2 mois pour partir.
Coût : 150 à 250 € selon l'huissier et la distance.
Point important : le commandement de payer est signifié simultanément au locataire ET à la caution (garant) si le bail en comporte une. L'oubli de notifier la caution peut invalider l'acte ou limiter votre recours contre le garant.
Étape 2 — L'assignation devant le tribunal judiciaire
Si le locataire n'a pas régularisé dans les 2 mois du commandement de payer, vous pouvez saisir le tribunal judiciaire (anciennement tribunal d'instance) du lieu du logement.
L'assignation est délivrée par huissier, avec une date d'audience. Dans les grandes villes, les délais d'attente avant l'audience sont souvent de 3 à 6 mois (parfois davantage à Paris).
L'avocat est-il obligatoire ? Non, pour les litiges de valeur inférieure à 10 000 € (loyers impayés cumulés). Au-delà, ou si vous souhaitez être assisté, un avocat spécialisé est fortement recommandé.
Ce que le tribunal examine :
- La réalité et le montant de la dette
- La régularité de la procédure (commandement de payer valide, délais respectés)
- La situation du locataire (ressources, recherches de relogement, bonne foi)
Le juge peut accorder des délais de paiement (jusqu'à 3 ans selon les circonstances), suspendre la clause résolutoire si le locataire règle intégralement pendant l'instance, ou prononcer la résiliation du bail et l'expulsion.
Coût : 35 à 70 € de frais de greffe + honoraires d'avocat (800 à 2 000 €) + huissier (150 à 250 €).
Étape 3 — Le jugement
À l'audience, le juge peut rendre sa décision immédiatement ou la mettre en délibéré (1 à 3 semaines). Le jugement peut :
Prononcer la résiliation du bail et condamner à quitter les lieux, avec un délai supplémentaire accordé au locataire (généralement 1 à 3 mois). Le jugement fixe également le montant de la dette.
Accorder des délais de paiement : si le locataire justifie d'une situation difficile et s'engage à rembourser, le juge peut suspendre l'expulsion sous condition de paiement. Si les paiements ne sont pas respectés, le bailleur reprend la procédure sans recommencer depuis le début.
Rejeter la demande : rare, mais possible si la procédure est irrégulière (commandement de payer non conforme, délais non respectés, dette contestée).
Si vous obtenez un jugement favorable, vous disposez d'un titre exécutoire qui vous permet de passer à l'étape suivante. Ce titre peut aussi permettre de faire saisir les comptes bancaires ou les biens du locataire pour recouvrer la dette — une procédure distincte mais complémentaire.
Étape 4 — Le commandement de quitter les lieux
Une fois le jugement obtenu, vous devez faire signifier par huissier un commandement de quitter les lieux. Le locataire a alors 2 mois pour partir volontairement.
Ce délai est incompressible — le juge de l'exécution peut éventuellement l'allonger si le locataire justifie de démarches de relogement actives, mais ne peut pas l'éliminer.
Coût : 150 à 250 € d'honoraires d'huissier.
Étape 5 — L'expulsion avec huissier
Si le locataire n'est pas parti à l'expiration du commandement de quitter les lieux, l'huissier peut procéder à l'expulsion physique — mais uniquement en dehors de la trêve hivernale (voir ci-dessous).
Le jour de l'expulsion :
- L'huissier se présente au logement, accompagné si nécessaire d'un serrurier et de témoins
- Il dresse un procès-verbal d'expulsion
- Les effets personnels du locataire sont inventoriés et placés en garde-meubles si nécessaire (pendant 2 mois avant destruction possible)
- Le logement est remis au bailleur
Coût : 200 à 500 € (huissier + serrurier + déménagement des affaires).
Étape 6 — Le concours de la force publique (si le locataire résiste)
Si le locataire refuse d'ouvrir ou s'oppose physiquement à l'expulsion, l'huissier ne peut pas forcer sans l'intervention des forces de l'ordre. Il doit alors demander le concours de la force publique à la préfecture.
Cette demande est un vrai point de blocage : la préfecture a deux mois pour répondre, et peut refuser (notamment si elle considère que la situation sociale du locataire est trop précaire). En cas de refus ou d'absence de réponse, l'État est responsable du préjudice subi par le bailleur et doit l'indemniser — mais cette indemnisation prend des années.
Dans les faits, la grande majorité des locataires partent avant d'en arriver là.
La trêve hivernale : le point bloquant
Du 1er novembre au 31 mars de chaque année, aucune expulsion physique ne peut avoir lieu, y compris si le bailleur dispose d'un jugement exécutoire valide.
Ce qui continue pendant la trêve :
- Les procédures judiciaires (assignations, audiences, jugements)
- La signification des commandements de payer
- Le recouvrement de la dette (saisies sur salaire, saisies bancaires)
Ce qui est bloqué :
- L'expulsion physique du logement, même avec concours de la force publique
- La coupure des services (eau, gaz, électricité, chauffage) par des tiers mandatés
Exceptions rares :
- Squatteurs (occupation sans titre ni bail)
- Logement insalubre déclaré dangereux par arrêté municipal ou préfectoral
- Relogement décent proposé correspondant aux besoins du locataire (rarement accordé par les préfectures)
Impact sur les délais : si votre procédure aboutit à un commandement de quitter les lieux en octobre, vous devrez attendre le 1er avril pour expulser si le locataire reste. Cela ajoute mécaniquement 5 à 6 mois.
Chronologie réaliste : combien de temps ça prend vraiment ?
| Étape | Durée |
|---|---|
| Mise en demeure → commandement de payer | 2 à 4 semaines |
| Délai de régularisation post-commandement | 2 mois |
| Assignation + délai d'audience | 3 à 6 mois |
| Délibéré + notification du jugement | 1 à 4 semaines |
| Commandement de quitter les lieux | 2 mois |
| Expulsion physique (hors trêve) | Immédiate à quelques jours |
Total hors trêve hivernale : 8 à 14 mois minimum
En pratique, avec la trêve hivernale et les délais de greffe dans les grandes villes :
- Paris, Lyon, Marseille : 18 à 30 mois
- Villes moyennes : 12 à 18 mois
- Zones rurales : 10 à 14 mois
Combien ça coûte ?
| Poste | Fourchette |
|---|---|
| Mise en demeure (recommandé) | 5 à 15 € |
| Commandement de payer (huissier) | 150 à 250 € |
| Assignation (huissier) | 150 à 250 € |
| Frais de greffe (tribunal) | 35 à 70 € |
| Avocat (optionnel mais conseillé) | 800 à 2 000 € |
| Commandement de quitter les lieux | 150 à 250 € |
| Expulsion physique (huissier + serrurier) | 300 à 600 € |
| Total estimé | 1 600 à 3 500 € |
À ces coûts s'ajoutent les loyers non perçus pendant toute la durée de la procédure — qui constituent souvent la perte principale. Pour un loyer de 800 €/mois sur 18 mois, c'est 14 400 € de loyers impayés, en plus des 2 000 à 3 500 € de frais de procédure.
La GLI : le seul vrai filet de sécurité
La garantie loyers impayés (GLI) est une assurance souscrite par le bailleur qui couvre :
- Les loyers et charges impayés (jusqu'à 36 mois selon les contrats)
- Les frais de procédure judiciaire (huissier, avocat, tribunal)
- Les dégradations immobilières (selon les contrats)
- Les frais de relogement d'urgence si nécessaire
Son coût : entre 2,5 % et 4 % du loyer annuel charges comprises. Pour un loyer de 800 €/mois, cela représente 240 à 384 €/an — soit moins d'un demi-loyer par an pour se protéger contre un scénario à 15 000 €+ de pertes.
Condition d'éligibilité : le locataire doit passer les critères de solvabilité définis par l'assureur (généralement 3 fois le loyer de revenus nets). Si vous souscrivez la GLI, vous ne pouvez pas cumuler avec la caution d'un garant physique (sauf locataire étudiant ou apprenti).
Notre article sur la GLI 2026 : fonctionnement, coût et comparatif détaille les contrats disponibles et leur couverture réelle.
Ce qu'il ne faut absolument pas faire
Couper l'eau, le gaz ou l'électricité pour pousser le locataire à partir : c'est une voie de fait, pénalement sanctionnée par 3 ans d'emprisonnement et 30 000 € d'amende. Le locataire peut aussi obtenir des dommages et intérêts importants.
Changer les serrures en l'absence du locataire : même sanction, même risque.
Entrer dans le logement sans autorisation : violation de domicile, même si vous êtes propriétaire.
Récupérer ou détruire les affaires du locataire : appropriation illégale.
Menacer ou intimider le locataire : harcèlement, délit pénal.
Ces comportements, en plus d'être illégaux, retourneraient l'audience en faveur du locataire et compromettraient votre procédure.
Les alternatives à l'expulsion
Avant d'engager une procédure longue et coûteuse, explorez ces alternatives :
La médiation : gratuite, rapide (1 à 3 séances), elle peut aboutir à un plan d'apurement de la dette accepté par les deux parties. La commission départementale de conciliation est compétente.
L'accord amiable avec échéancier : un locataire en difficulté temporaire peut accepter un plan de remboursement sur 12 à 24 mois si vous lui proposez formellement. Faites signer un avenant ou un protocole transactionnel.
Le départ négocié : si le locataire ne peut pas payer mais veut partir, vous pouvez lui proposer une aide financière pour déménager (dite "aide au départ") en échange d'un départ rapide et d'une restitution du logement en bon état. Plus rapide et moins coûteux que 18 mois de procédure.
La saisine de l'ADIL : l'Agence Départementale d'Information sur le Logement peut orienter le locataire vers des aides d'urgence (FSL, Action Logement) qui permettent parfois d'apurer la dette sans procédure.
Récapitulatif pratique
| Situation | Action recommandée |
|---|---|
| 1er mois de retard | Relance téléphonique + mail |
| 2e mois de retard | Lettre recommandée (mise en demeure) |
| 3e mois sans régularisation | Commandement de payer (huissier) |
| Délai de 2 mois expiré sans paiement | Assignation au tribunal judiciaire |
| Jugement obtenu | Commandement de quitter les lieux |
| Locataire toujours présent après 2 mois | Expulsion physique (hors trêve) |
Outils pratiques
- Modèle de mise en demeure pour loyer impayé — lettre recommandée conforme pour la première relance formelle
- GLI 2026 : assurance loyers impayés — comment se protéger avant que la situation se dégrade
- Suivi des loyers et cautions — centralisez les paiements et déclenchez les alertes au bon moment
Gérez vos loyers, vos alertes d'impayés et vos baux en un seul endroit depuis l'espace bailleur lokt.fr — pour agir dès le premier signal, avant d'en arriver à la procédure.

